L’art du licenciement
21 juillet 2009
La suite de ce périple anglais, où je teste grandeur nature mes aptitudes à commander dans un environnement qui ne m’est pas acquis, me permet surtout de surmonter mes dernières réticences à agir comme on l’attend de moi : virer un salarié après plus de trente ans de bons et loyaux services n’est en définitive pas plus compliqué que d’embaucher un junior en lui faisant miroiter monts et merveilles, ce n’est qu’une question d’attitude et de concentration. Première méthode : Arborer tout d’abord un sourire de circonstance lorsque l’employé pénètre un peu inquiet dans votre bureau, lui proposer café ou jus d’orange, puis commencer une discussion à bâtons rompus où vous pourrez vous en prendre pêle-mêle aux diktats imposés par le groupe, aux objectifs intenables, à la perpétuelle paperasse qui s’amoncèle, tout cela en le prenant à témoin pour qu’il sente qu’en définitive, vous êtes dans le même bateau. Puis l’inviter à exposer sa vision des choses, le laisser parler en opinant à plusieurs reprises de la tête, l’encourager à préciser sa pensée sur la façon dont la société, à son avis, devrait être conduite, l’inciter à exposer les tourments du quotidien, les ressentiments accumulés, tout cela en prenant des notes, puis peu à peu, une fois l’employé pris à son propre jeu, l’amener à tirer les conclusions de son discours, l’aiguiller vers une démission ou un licenciement à l’amiable, sortir au moment opportun une lettre qu’il n’a plus qu’à signer, lui tenir le stylo et tâcher d’emporter le tout. Cette méthode, longue et usante, n’est pas celle qui fonctionne le mieux, mais peut parfois aboutir à de petits miracles, notamment avec des cadres dont on aura flatté le professionnalisme et les performances en leur faisant miroiter une embauche par un concurrent qu’on connait bien car, justement, il vient de vous débaucher vous aussi. Deuxième méthode – celle là plus expéditive : convoquer la personne, la faire attendre devant votre bureau plus de temps que nécessaire, puis d’un ton sec lui ordonner d’entrer, désigner négligemment une enveloppe posée sur votre bureau et lui faire contresigner un document attestant sa remise en main propre. Une fois la signature obtenue et l’enveloppe ouverte, expliquer qu’il s’agit d’une lettre de licenciement, que celui-ci prend acte immédiatement et que l’employé ne repassera à son bureau que pour récupérer ses affaires. Rappeler au besoin l’article 84 de la convention collective : « en cas de licenciement sec, l’employeur peut, si les impératifs l’exigent, supprimer sans préavis les moyens et accès informatiques de l’employé licencié. » Préciser que la sécurité vient donc de saisir son ordinateur et qu’il ne lui reste qu’à remettre son téléphone portable pour toucher son solde de tout compte. Une méthode amusante, à manier cependant avec précaution si l’employé est sujet aux coups de sang. Mieux vaut alors recourir à la première méthode.
(Laurent Difree, Au bord du fleuve, extrait)